DIDIER RATSIRAKA. « Un parcours exceptionnel qui comportera son lot d’échecs »

Ce texte sur Didier Ratsiraka a été écrit par Mika Nirina Andriambelo, un jeune Malgache sortant de l’IEP de Madagascar et de l’Université de Paris Dauphine. Avec son autorisation, nous le publions dans son intégralité.

Si vous êtes né(e) dans les années 90, vous avez de grandes chances d’avoir grandi en entendant vos aînés parler de Didier Ratsiraka comme d’un dictateur, indéboulonnable, cruel. En un seul mot : un tyran, qui s’arrogeait le pouvoir à Madagascar depuis bien trop longtemps. Il faut dire que pour l’enfant des années 90 que j’étais, le seul vocable d’Amiral Rouge suffisait à glacer le sang (le rouge, c’est mal, ne m’expliquant toujours pas si j’étais plus victime de la diabolisation du rouge par la religion ou bien par la CIA). Je me rappelle avec sourire de quelques légendes urbaines, entre cousins et amis du quartier, dont l’une effroyable qui nous disait que l’Amiral flinguerait à bout portant les militaires peu disciplinés lors des revues de troupe. Cet imaginaire qui m’imprégna dans mon plus jeune âge s’incrusta davantage lors de sa déroute en 2002. Très vite et pendant longtemps, Ravalomanana allait s’accaparer le rôle du bon chevalier moderne pourfendant le vieil « dinosaure » (à défaut de dragon) politique qu’était alors le président Ratsiraka.

Ma première rencontre « dépassionnée » avec Didier Ratsiraka eut lieu en 2014, sur les bancs de l’IEP Madagascar. Dans le cadre d’un cours de l’excellent Denis Andriamandroso, nous avons eu le loisir d’analyser un discours prononcé par D. Ratsiraka lors de la cérémonie de présentation des vœux du nouvel an 2001, adressé à l’ensemble du corps diplomatique et du gotha politique de l’époque. Que dire ? Florilège de locutions latines, références à des penseurs anciens et modernes, maîtrise absolue de la métaphore filée, sans jamais perdre pour autant le fil droit de sa pensée. Pour les jeunes étudiants que nous étions, un fait nous était clair : cet homme politique là avait quelque chose en plus. Rarement un de nos leader politique n’aura atteint un tel niveau d’érudition et d’élocution, qui plus est, dans notre culture de l’oralité où sont valorisées convictions et capacités de persuasion.

Car l’histoire de D. Ratsiraka est avant tout celle d’un intellect. A la manière d’un personnage de Balzac sous d’autres latitudes, il pouvait représenter cet individu provincial de classe moyenne, s’élevant par le « mérite », le savoir, et par moment, la hargne et la transgression. C’est en 1950 qu’il se fait pour la première fois remarquer au collège jésuite de Tamatave : remportant le prix de l’excellence, il choisit un dictionnaire comme récompense. Celui-ci ne le quittera plus, même dans l’exercice du pouvoir, telle une relique sacrée pour se remémorer le chemin parcouru ? Après un passage au lycée de Saint-Michel Amparibe (faute d’avoir pu accéder au lycée Gallieni, « réservé » aux jeunes métropolitains), le jeune Ratsiraka embarque à 20 ans en 1955 sur un navire à destination de Marseille. Il passe le bac au lycée de Montgeron, dans l’Essonne, intègre le prestigieux lycée Henri IV à Paris (Maths Sup’/Maths Spé) et suit des cours scientifiques à la Sorbonne. Période durant laquelle il jouera comme avant-centre dans l’équipe de football amateur du Stade Français, prendra sa carte au puissant syndicat étudiant de l’UNEF, suivra de loin les mouvements indépendantistes et la conférence de Bandoeng, en s’abreuvant notamment des articles du Monde Diplomatique. Il finit par intégrer l’école navale de Brest pour une carrière dans la Marine française tout d’abord, et dans la Marine malgache par la suite. Dans cette dernière, il exerce comme officier sur le Mailaka I, le Tanamasoandro et le Mailaka II. La suite, on la connaît : école de Guerre, école des officiers de transmission de Toulon, attaché militaire auprès de l’Ambassade de Madagascar à Paris, puis ministre des affaires étrangères du Général Ramanantsoa, membre du directoire militaire et enfin Président élu par le Conseil Suprême de la Révolution en 1975.

Un parcours exceptionnel qui comportera son lot d’échecs, notamment aux plus hautes responsabilités étatiques. Beaucoup de nos aînés n’oublieront pas les longues files d’attentes pour les PPN rationnés, la ruine apportée par ce qu’on appellera par la suite les éléphants blancs, la main-mise de l’élite militaire sur la rente étatique, le dévoiement des concepts socialistes, les répressions sanglantes de 1991, la malgachisation forcée de l’enseignement ayant forgé les termes de « génération sacrifiée », voire de « génocide culturelle » (Rémi Ralibera). Mais son plus grand passif, en ce qu’il gangrène encore la situation économique actuelle, reste sans doute la signature des programmes d’ajustement structurel (PAS) en 1988, programme ultralibéral du FMI, ayant notamment entraîné la dégringolade continuelle de la monnaie nationale au fil des décennies (pour faire simple, une part conséquente de la faiblesse de votre pouvoir d’achat aujourd’hui est imputable à cette décision politique). Fruit d’une politique budgétaire inconsidérée, minée par les « investissements à outrance » et l’échec cuisant de la « planification socialiste ».

A l’actif de l’Amiral, ses principaux faits d’armes sont avant tout ceux de l’ambitieux ministre des Affaires Étrangères : renégociation des accords de coopération en 1973 (récupération sous contrôle malgache de la base aérienne d’Ivato, de la base navale de Diego, et du Palais d’Ambohitsirohitra), obtention de la sortie de la zone Franc (au terme de négociations menées auprès d’un autre ambitieux : Valéry Giscard D’Estaing, alors ministre de l’économie et des finances de Georges Pompidou), et la prise de position de la diplomatie malgache contre l’apartheid en Afrique du Sud. A la tête du pays, on notera la centrale d’Andekaleka, la création des CSB et l’architecture territoriale du système d’éducation nationale : un EPP par fokontany, un CEG par firaisana, un lycée par fivondronana et une université par faritany.

Bien entendu, ce parcours sinueux, en dent de scie, ne résiste pas au froid bilan de l’Histoire. Le moment Ratsiraka nous paraît aujourd’hui être un moment d’illusions perdues sur notre capacité de développement : un président érudit, diplomate et autoritaire ; une technocratie dirigeante reconnue pour son sens niveau d’excellence (Ratsiraka aimait s’entourer des meilleurs dans chaque domaine, qu’ils soient ingénieurs, chefs d’entreprise, actuaires, journalistes, artistes, etc). Mais pour quel résultat ? Les explications sont sans doute à chercher du côté du poids des egos, de l’inexpérience de plusieurs cadres, fussent-ils surdiplômés, et d’une censure politique latente ne tolérant pas le débat d’idées et la remise en question de ces choix.

« Je ne dis pas que l’on a tout réussi, loin s’en faut. Mais rendez-moi justice : j’ai essayé », confesse-t-il dans son livre (auto)biographique, signé par Cécile Lavrard-Meyer. Constat d’impuissance pour certains, aveu de bonne volonté pour d’autres : la question ne se tranchera sans doute pas aujourd’hui. En dépit de ce rapport distendu que nous entretenons avec son « règne », nous rendons tous aujourd’hui hommage à celui qui a présidé pendant près de 20 ans aux destinées de la Nation. Comme beaucoup de jeunes de ma génération, j’aurais aimé pouvoir discuter avec lui. Il restait une mémoire vivante de notre histoire, de nos choix, de nos contraintes et de nos meurtrissures. Un monstre sacré de la politique malgache, bourré de contradictions et dont nous apprécions jusqu’au bout les interventions télévisées.

Pour finir, quel pourrait être le message de l’ancien timonier à notre jeunesse ? A mon sens, il s’agirait de ses propos recueillis par le père Rémi Ralibera, au cours d’une discussion avec Ratsiraka à Diego en 1964 : « Ce que j’inculque dans l’esprit des marins malgaches sous mes ordres est simple. Il faut être compétent dans le domaine qu’on vous confie, apprendre même plus que ce qui est exigé dans ce domaine pour pouvoir remplacer les marins et officiers français qui sont avec vous. Je ne tolère aucune médiocrité ni dans les connaissances, ni dans la tenue, ni dans le comportement ». Aujourd’hui bien entendu, il ne s’agit plus de remplacer les marins français, mais ces paroles de l’Amiral résonnent si bien face à la pseudo-élite politique et administrative qui gangrène l’appareil d’Etat à tous les niveaux, refuse le développement quand celui-ci bouscule ses intérêts privés, et n’a de souci que le calcul politique et le maintien des bonnes apparences.

Reposez en paix Amiral*, et que notre terre vous soit légère. Now, for sure, your name still lives, under the sun above.

* Dans la Marine, le « mon » n’est pas de rigueur devant le grade des officiers. Celui-ci n’est d’ailleurs pas un possessif, contrairement à une idée reçue, mais une contraction du mot « Monsieur ».

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