Une excellente analyse d’un jeune Malgache sur le colisée du Rova d’Antananarivo

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Ce texte que nous partageons a été écrit par Mika Nirina Andriambelo, un jeune homme malgache de 26 ans, sortant de l’IEP de Madagascar et de l’Université de Paris Dauphine. Nous trouvons son analyse sur l’infâme colisée en cours de construction au sein du Rova d’Antananarivo extrêmement pertinente, raison pour laquelle nous la publions sur notre site. Nous vous invitons également à la partager au plus grand nombre.

« Du Palais de l’Arène.
Encore un autre post sur le Rova d’Antananarivo !
Celui-ci a en effet préféré attendre le débat survenu hier soir sur l’émission Don-dresaka, de la chaîne TV Plus Madagascar. Et pour cause : avant l’intervention de Rinah Rakotomanga (RR), conseillère à la Présidence de la République, la vision et les arguments avancés par l’Etat me semblaient plus relever de la comédie (in)humaine que d’une véritable politique culturelle. J’attendais donc cette émission avec le secret espoir suivant : comprendre les motivations « rationnelles » de l’Etat derrière ce projet abracadabrantesque. Quelle fut ma déception lorsqu’à l’aune de l’intervention de la Conseillère à la Présidence, je me rendis compte que les justifications étatiques revêtaient plus les habits de l’inconscience et de l’irresponsabilité programmée.

En reprenant les éléments de langage avancés par notre Conseillère RR, je soulignerais les points suivants :
1) Sur la question de la publicisation de ce projet, et de la consultation citoyenne qu’il y aurait pu avoir, soulevée par Arlette Ramaroson, RR de répondre que consultation il y a eu et que même si tout le monde n’a pu être consulté, l’Etat s’est au moins prémuni d’une « obligation de moyens » : dire qu’il y a encore un an, le document IEM mentionnait clairement la bascule vers un management public axé sur les résultats… Ce hiatus ne peut s’expliquer que par un seul fait : la publicisation et la consultation citoyenne sur ce projet de modification du patrimoine national ne faisaient clairement pas partie des objectifs et résultats escomptés par l’Etat.

2) Sur l’argument selon lequel lorsque sous Ravalomanana, l’on avait transféré les corps de plusieurs anciens rois et reines du Besakana vers le Rova d’Ambohimanga, RR a avancé que cela a pu se faire sans provoquer un tollé d’indignation générale, aussi bien venant des citoyens que des différentes associations d’Andriana et d’Ampanjaka de Madagascar. Cela est faux : des contestations avaient également éclaté, sur la base des mêmes arguments de sacralité qu’aujourd’hui, la différence d’ampleur résidant dans le fait que les réseaux sociaux donnent aujourd’hui plus de médiatisation aux voix dissidentes.

3) Last but not least, le topo est venu de l’argument « Puy du Fou » : l’Etat souhaiterait procéder à des reconstitutions historiques, sans doute payantes, sur le modèle de l’attraction touristique du Colisée du Puy du Fou, situé dans la région française de la Vendée, et créée avec le reste du parc d’attractions du Puy du Fou par l’homme politique d’extrême-droite française, Philippe de Villiers. Sauf que le modèle du Colisée appartient aussi à l’histoire culturelle de la Vendée et l’attraction qui s’y est créée a pour but de valoriser l’histoire des paysans de cette région française qui a connu et subi entres autres l’occupation et l’influence romaine : il y a donc parfaite adéquation entre l’activité touristique proposée et l’authenticité du cadre culturel dans lequel cette activité s’insère. Mais que vient donc faire un Colisée au sein du Rova d’Antananarivo ? Pour parler simplement, si Nicolas de Villiers, fils de Philippe et actuel gestionnaire du parc, pensait comme les concepteurs actuels du Colisée du Rova, on aurait eu droit à des reconstitutions historiques de la vie quotidienne des Vendéens du Ier au XIXème siècle, au sein d’une reproduction approximative des Pyramides de Gizeh. Cherchez l’erreur.

Ce numéro d’équilibriste très mal réalisé par celle qui était donc censée éclairer nos visions obscurcies de la clarté présidentielle, me conforte clairement dans mon opinion tranchée, contre la pertinence de ce projet de Colisée. Je reprendrais ainsi la triple atteinte malsaine inhérente à ce dernier :

1) Atteinte à la sacralité (hasina) des lieux : d’une part, on note la disparition totale du bain royal, artefact témoin de l’histoire, l’épisode annuel du bain royal occupant une place majeure dans la société et le calendrier malgache de l’époque ; d’autre part, le Colisée étant appelé à recevoir des spectacles, quelques fois où le Coliseum d’Antsonjombe ne suffirait sans doute pas, de tels événements troubleraient la quiétude des lieux. Or, la « sainteté » de ce lieu de repos des anciens rois et reines de Madagascar, fait que la première consigne que nous recevons des guides du Rova est toujours de garder le silence : comment un tel projet « événementiel » pourrait-il être respectueux d’une croyance bien entretenue selon laquelle l’illustre défunt dort plus qu’il ne soit mort, et que pour cela, mérite la quiétude de son sommeil ?

2) Atteinte à notre histoire : disparaît également la stèle commémorative, dressée face à une rangée de 6 blocs de pierre, qui rappelait aux générations présentes et futures qu’à cet endroit se tenait la première « école » à Madagascar ; on pleurera aussi l’enterrement définitif de tout projet de reconstitution à l’endroit des Trano Vola et Lapa Manampisoa, deux maisons royales détruites par l’incendie de 1995, et qui ont laissé l’espace vide sur lequel s’érige aujourd’hui une bonne partie du Colisée.

3) Atteinte à notre culture : comme dit précédemment, l’héritage gallo-romain dans l’histoire de la Vendée suffit à expliquer la pertinence d’un Colisée dans l’attraction touristique du Puy du Fou et à démontrer le hors-sujet culturel dans lequel s’embourbe ce Colisée du Rova. Qui plus est, le Colisée romain est un symbole fort de l’esprit occidental : aux côtés des grecs, la civilisation romaine fait partie de celles ayant façonné grandement les institutions et la culture occidentale. Quel énorme pied de nez à notre culture que de reproduire cette structure au sein même d’un domaine sacré censé représenter la quintessence et l’évolution de l’architecture royale malgache ?

Ces incongruités font que nous passons totalement à côté d’une politique culturelle authentique, à même de forger une identité nationale toujours incomplète, sur laquelle nous pourrions pourtant bâtir l’avenir. Pourquoi ne pas agir sur la valorisation de nos langues régionales ? Si les fonds sont disponibles, pourquoi ne pas avoir préféré reconstituer le Trano Vola et le Lapa Manampisoa, voire le Trano Masoandro ? Et s’il plaît à notre César national d’avoir à son auguste actif un haut fait d’armes culturel, pourquoi céder à la tentation du gigantisme architectural au lieu de batailler pour la restitution de la Couronne de Ranavalona III, aujourd’hui exhibée au Musée de l’Armée de Paris en tant que prise de guerre de 1895 ?

« Promouvoir la culture pour asseoir l’identité culturelle malagasy », tel est le point 18 de la Politique Générale de l’Etat (PGE), inspirée des promesses présidentielles du programme IEM. Pas sûr que l’Etat se donne aujourd’hui les moyens les plus légitimes pour atteindre cet objectif qui a pour (in)confort de ne pas être quantifiable. Ce capharnaüm nous amène ainsi à nous poser deux axes de questions primordiales :

1) Mais qui sont donc les membres du fameux comité « scientifique » ayant avalisé la pertinence culturelle du projet ? Et comment est-on passé d’un projet de rénovation du Palais de Manjakamiadana à l’ajout d’une structure exubérante dans le complexe du Rova d’Antananarivo ?

2) Et si à l’instar de la polémique sur le CVO, tout ceci n’était encore qu’un énième business faisant de notre culture et de notre histoire, les marchepieds des intérêts économiques de certaines entreprises et amateurs en collusion financière ? Dans ce cas précis, il faudrait donc savoir : à combien s’élève le coût de ce projet ? D’où proviennent les fonds ? Quel déroulement pour l’adjudication des lots de marchés ? Qui sont donc les sous-traitants et fournisseurs de Colas ?

Si l’action présidentielle entend poursuivre son cours sous couvert de légitimité, il est primordial de faire la lumière sur ses questions, de suspendre les travaux dénaturant ce patrimoine national, et ce, jusqu’à l’organisation d’une consultation citoyenne en bonne et due forme, qui aurait lieu après l’épisode sanitaire du Covid-19.

L’Etat a désormais le choix entre honorer les intérêts économiques des entreprises, maîtres d’œuvre du chantier, ou honorer la sauvegarde de l’intérêt patrimonial de ce trésor national qu’est le Rova d’Antananarivo. Il est conscient de l’opinion de la vox populi à ce sujet, et aurait tort de lui marcher dessus sciemment. Espérons que le PRM qui se targue d’être « le plus jeune champion malgache de la démocratie », puisse avoir le courage de revenir sur cette entreprise césarienne, limite, néronesque. Notre culture est un enjeu tellement transcendantal qu’elle ne peut se rabaisser à satisfaire un quelconque caprice visant à reproduire, malgré tout le respect qu’on peut avoir envers l’histoire vendéenne, le « joujou » de Philippe de Villiers.

C’est maintenant ou jamais que le Palais de la Reine se doit d’éviter d’être affublé du sobriquet de Palais de l’Arène. C’est aussi maintenant, plus que jamais, que le triste « pays du moramora », se doit d’éviter de muter définitivement au stade avancé du « pays du werawera ».

Ave lecteur, celui que tu viens de lire te salue ! »

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Anita

Bonjour facebooker and Co. Je dirais deux choses : ceci n’empêche pas cela car l’histoire s’ecrit dans le temps. Elle n’est pas figée. Deuxièmement : pour ceux qui ont eu le privilège de voyager, toute oeuvre attire les touristes. Et Madagascar vit du tourisme. En bon entendeur.

Ketrika

Le Rova est d’abord un patrimoine Malagasy, sa conservation est pour le peuple, son histoire, son identité, sa base lorsqu’il se cherche, un symbole…
Nous voulons la conservation du Rova pour nous, peuple Malagasy.
Le tourisme, pour attirer les visiteurs étrangers? Oui, mais ce n’est pas le but principal pour ce genre de monument.

Rafaramalala

Pour voir un Colisée les touristes n’ont pas besoin de venir à Madagascar pour en visiter un.C’est très triste de voir que l’on jette l’or en notre possession et qu’on est fier de ramasser une vulgaire pacotille !À bon entendeur…

Brandon

Raisonnement d’un « Mivadika atidoha »,partisan du « Mpatsaka RadOma 13 ».
Un mivadika atidoha, en philosophie Malagasy, est une personne met en bas ce qui doit être en haut et vice versa. Ce qui revient à dire que l’argent devient la « tête » et le « Hasina » est devenu le « derrière ».

Andrianarijaona Rasolomahandry Andrianina

Ton article mérite largement sa place dans tous les journaux nationaux, tout est dit.

Mpandalo

Excellent cet article. Mais Radomelina 1er ne comprendra pas, c’est trop pour ses capacités intellectuelles. Seule solution, dakana eo izy. Un bon coup de pied dans le cul et bon débarras.

Expett

Faux débat. Personne ne s’est soucié de ce Rova depuis des années ! Qu’on y construise quelque chose qui rapporte de l’argent c’est tout ! Tant qu’on est économiquement faible il faut ravaler les fiertés ! Cette analyse a sa place dans les milliers de thèses et mémoires sans suites mais pas dans la vie pratique. Analyse d’un intellectuel en manque de reconnaissance, sans intérêt que pour des esprits partisans à la recherche constante de sujets de critiques à l’encontre du pouvoir. Ce n’est que de la maturation intellectuelle de seconde zone.

Mpandalina

Faux. 80% des travaux avaient déjà été faits sous Marc Ravalomanana et tout a été stoppé avec le coup d’Etat de Andry Rajoelina. Et le rova n’est pas là pour vous rapporter de l’argent, faites un business avec autre chose.

Ketrika

Je suis du même avis que mpandalina.

Le Rova n’est pas pour le business, s’il contribue à faire rentrer de l’argent c’est bien, mais il vaut beaucoup mieux que ça. C’est un patrimoine du peuple Malagasy.

Chaque individu peut penser… en Plus ou en Moins du patrimoine…une chose est sûre, il est nécéssaire que le patrimoine soit là.

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